LEGENDES DE L ORMONT

DESCRIPTION

Le Cercle des Fées :

Certains disent que c’est le Diable qui inspira, en ce temps-là, la folie des habitants du Val de Galilée. D’autres croient que l’avidité et la bêtise humaines sont seules responsables.

Pendant des siècles, pourtant, les hommes avaient vécu en paix avec les fées et les lutins de la forêt. On pense même que parfois ils se marièrent ensemble, et partagèrent des amours si intenses qu’on pouvait vouloir mourir pour les vivre ne serait-ce que le temps d’un battement de coeur.
Les lutins avaient connu le temps où les hommes vénéraient les arbres, les roches et les sources. Le temps où prêtres et chefs de clans ne montaient jusqu’au sommet des montagnes qu’avec la plus grande humilité, où ils y priaient des dieux qui prenaient parfois l’apparence d’animaux sauvages pour les rencontrer. Ils avaient vu l’arrivée des soldats de Rome et le courage de Velléda. Ils avaient vu les anciens lieux saints être abandonnés, puis oubliés.
En l’absence des hommes la forêt avait prospéré. Au printemps les louveteaux en étaient les jeunes princes malicieux, en automne les cerfs en étaient les rois et leur brame s’élevait dans la brume, rauque et triomphant.
Puis des hommes étaient revenus. Eux aussi voulaient vivre dans les profondeurs des bois en quête de sagesse et pour se rapprocher de leur Dieu, eux aussi sentaient leurs coeurs apaisés par la très ancienne beauté de ces lieux. Ils étaient Déodat, Hydulphe, Gondelbert. Leurs compagnons et leurs disciples les appelèrent saints. Les lutins aimaient ces hommes qui s’isolaient dans la forêt pour prier et entendaient la voix de Dieu dans le murmure des arbres, et ils les avaient acceptés. Les fées avaient senti leur soif d’absolu, compris qu’ils essayaient d’aider leurs semblables en ces temps troublés, et elles leur avaient offert leur bénédiction.
Près des ermitages on bâtit des abbayes. Puis on construisit des villes autour des abbayes, et des villages dans les vallées et des châteaux sur les sommets. Mais toujours on prit soin de la forêt et de ses habitants, par respect ou par crainte. Les fermières laissaient des gâteaux sur le pas de leurs portes pour les lutins et les renards, et les bûcherons déposaient des couronnes de fleurs dans les clairières où se rassemblaient les fées, veillant à ne jamais couper les arbres qu’elles choisissaient pour demeure.

Mais vint le temps où les hommes crurent que la terre leur appartenait et qu’ils pouvaient impunément l’utiliser pour satisfaire leurs caprices. Ils oublièrent qu’ils n’étaient pas les seuls enfants de la nature, ni même les premiers. Que les écureuils insouciants dans les frondaisons étaient là depuis bien plus longtemps qu’eux, de même que les sangliers dans les sous-bois, les saumons dans les ruisseaux, les ours dans les montagnes et les faucons dans l’azur du zéphyr.
Riches ou miséreux, arrogants ou aigris, savants se croyant sages et ignorants se croyant savants, ils se multiplièrent sans réfléchir. Leurs villes grandirent sans cesse, dévorèrent la forêt, s’étendirent sur les flancs de la montagne comme une lèpre noire. Ils se mirent à chasser bien plus que ce qu’il leur aurait fallu, pour le plaisir du sang et du faste, et refusèrent de laisser aux loups de quoi nourrir leurs petits. Ils troublèrent le calme des sentiers de leurs cris dissonants sous prétexte de jeux, effrayant les oiseaux qui nichaient et les faisant fuir loin de leurs nids et de leurs couvées. Parce qu’ils étaient trop pressés et trop paresseux pour contourner les bois ils abattirent même les arbres les plus anciens et les plus vénérables pour tracer leurs routes, ils ouvrirent ces plaies scarifiées sur le visage de la terre. Ils asséchèrent les sources pour construire leurs moulins, et emprisonnèrent les ruisseaux dans des canaux rigides comme des tombes glaciales jusqu’à ce que toute vie les ait quittés.
Et les lutins virent les hommes qu’ils avaient jadis accueillis ravager leur sanctuaire, et ils sentirent grandir leur colère.
Ce ne furent d’abord que des avertissements. Des éboulements de roches sur le passage des chasseurs. Des maladies implacables réduisant à l’impuissance ceux qui se croyaient maîtres de la Création. Des sangliers piétinant les récoltes. Des loups attaquant les voyageurs isolés.
Mais loin de reconnaître leurs fautes, les hommes persistèrent dans leur folie. Et le courroux des lutins enfla.
Les Fées, dit-on, allèrent parler aux habitants du Val de Galilée. Mais ils étaient sourds à leurs voix car ils avaient oublié comment les entendre. Ils étaient prisonniers d’une fuite en avant qu’ils avaient eux-mêmes initiée. Même les plus généreux d’entre eux, ceux qui savaient se dévouer pour le bien de leurs semblables, étaient en réalité aveugles à toute autre chose qu’aux préoccupations de leur seule espèce.
Alors la rage des lutins explosa, et fit exploser la montagne. Les roches s’ouvrirent et des eaux tumultueuses, sauvages, jaillirent des profondeurs et se déversèrent dans les vallées, emportant tout sur leur passage. Elles balayèrent remparts et maisons, fermes et châteaux, hurlantes d’une colère longtemps contenue.
Les Fées demandèrent aux lutins de refermer la montagne, mais ils ne les écoutèrent pas. Eux aussi étaient devenus sourds, entièrement dominés par leur haine envers ces hommes destructeurs et arrogants. Assoiffés de vengeance, ils refusaient d’arrêter le déferlement féroce des eaux tant qu’un seul humain serait encore en vie et souillerait leur domaine de sa présence.
La Mort étendit son ombre sur le Val de Galilée. L’eau mêlée de fureur pénétra dans l’épaisseur de la terre et arracha à ses bras apaisants les âmes de toutes les bêtes qui avaient souffert de la main des hommes. Les spectres tourmentés s’élevèrent par milliers et accompagnèrent la course de l’eau, ivres et sanguinaires.
La panique et la terreur s’emparèrent des coeurs, dansant au milieu du chaos et des ravages tandis que s’effondraient les murs et que les ponts étaient brisés. Il en fut, dit-on, pour faire face avec bravoure et tenter avant tout de sauver ceux qu’ils aimaient, de préserver dans la tourmente une amante ou un époux, un enfant en pleurs, un parent rendu faible par l’âge, ou un ami. Il en fut aussi qui ne songèrent qu’à leurs propres vies, s’emparant d’une barque en tuant ses occupants, se taillant à coups de dague une place au sommet de la plus haute des tours de la ville. Certains tombèrent à genoux pour prier, implorant la clémence du Dieu qui les châtiait, alors que d’autres levaient le poing vers le ciel en le maudissant, ou hurlaient que c’était le Diable qui se déchaînait.
Les oeuvres des hommes étaient détruites, une à une, inexorablement, et ils mourraient dans l’étreinte cruelle et glacée des eaux.
Et que meure donc la race maudite des humains, pour que vive un monde qu’ils ne détruiront pas. Et que meurent leur folie, leur arrogance, leur égoïsme !
Et meurent leurs espoirs, leur générosité, leur courage, leur besoin de comprendre.
Meurt l’enfant capricieux qui frappe un chien blessé pour s’amuser et lui lance des pierres pour rire de sa fuite et de son sang qui coule. Et meurt l’enfant qui porte un chiot sur ses épaules pour le hisser au-dessus de l’eau qui envahit sa maison.
Meurent les guerres et le bruit des haches contre les arbres et les villes trop grandes qui étouffent la terre pour la rendre stérile.
Meurent les danses et la musique, meurt le regard admiratif que les peintres et les poètes portent sur la forêt.
Et les Fées planaient au-dessus des eaux, dans la brume et la lumière, et elles pleuraient sur la souffrance que les hommes avaient causée, sur celle qu’ils subissaient maintenant, et sur l’innocence perdue des lutins.
Je ne sais pas ce qui décida les Fées à agir. Sans doute voulurent-elles croire que l’Homme avait sa place parmi les enfants de la Nature, qu’il pouvait apprendre à vivre en harmonie avec les autres créatures vivantes et avec l’essence profonde et mystérieuse de la forêt. Qu’il avait quelque chose à apporter au monde, une mélodie à jouer dans la symphonie du Cosmos. Ou peut-être se laissèrent-elles émouvoir par un geste de courage, un acte de générosité ou une oeuvre de véritable beauté.
Elles hésitèrent, c’est certain. Rien ne les obligeait à intervenir. Pourtant l’une d’entre elles détacha sa ceinture étincelante, et ses soeurs la virent et firent de même. Avec ces rubans semblables à des filaments d’arc-en-ciel elles tissèrent un cercle enchanté qu’elles nouèrent autour de la montagne. Elles refermèrent les fissures et les failles, apaisèrent les torrents enragés et les guidèrent à nouveau vers les profondeurs d’où ils avaient surgi. Et ce cercle qu’elles avaient créé, protection née de la plus profonde des magies, mit fin au déluge meurtrier provoqué par les lutins.
Dans le Val de Galilée, les eaux refluèrent jusqu’à retrouver le lit paisible de leurs ruisseaux, leurs grondements redevinrent un chant délicat au creux des sous-bois. D’abord incrédules, les hommes laissèrent jaillir leur joie en prières et en éclats de rires, en cérémonies et en fêtes. Ils firent le serment de toujours honorer les Fées qui les avaient sauvés en ce jour de détresse, et de veiller à ne jamais plus semer la destruction dans leur domaine.
On rendit à la forêt toute sa place, et on rebâtit les maisons et les villages.
Et on dit que les années qui suivirent virent grandirent les récoltes les plus généreuses, s’écrire les plus émouvants poèmes et naître les plus beaux enfants que connut jamais la terre des Trois Abbayes.

Aujourd’hui pourtant, alors que j’achève le récit de ce conte, je m’interroge.
Nos villes s’étalent et croissent sans limite. Comme un cancer elles rongent la forêt et dévorent l’habitat des autres espèces. Les loups qui vivaient librement dans les Vosges, qui y vivaient bien avant que nos plus lointains ancêtres ne pénètrent pour la première fois dans leurs vallées, ont tous été massacrés. Nous répandons nos poisons dans l’air et dans les ruisseaux, nous les laissons imprégner les racines de la terre sans songer un seul instant aux conséquences.
Nous nous voilons la face en parlant de nécessités économiques et d’industrialisation inévitable. Nous rejetons la faute sur la société, les industriels, les gros pollueurs, « les autres » en somme. Mais lorsque le bruit pétaradant d’un moteur s’impose dans le calme des bois et fait fuir les animaux, ce n’est pas « la société » mais l’action d’un unique individu. Lorsque les cannettes et les détritus s’entassent dans les bois au bord des routes et le long des sentiers, chacun de ceux qui les jettent, négligeant et méprisant, est responsable.
Même lorsque nous prétendons nous soucier de la Nature, nous ne parlons que « d’environnement » et de « préserver le patrimoine des générations futures. » Comme si le reste du monde n’existait que pour nous « environner », que pour que nous en soyons le centre ! Comme si nos enfants étaient les propriétaires de l’univers !
La Terre n’appartient pas à l’Humanité, ni présente, ni future. C’est nous qui lui appartenons, et qui ne pouvons vivre vraiment qu’en acceptant que nous faisons partie d’elle.

Trop souvent, nous n’apprécions la forêt que pour ce qu’elle nous apporte, comme si elle n’était qu’un décor pour nos loisirs ou une ressource à exploiter. Nous oublions qu’elle est vivante et que d’autres que nous l’habitent. Nous oublions qu’elle est sacrée.
Si la colère des lutins s’éveillait une nouvelle fois, si l’heure venait de payer le prix des destructions que nous avons causées, serions-nous encore dignes de la clémence des Fées ?

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